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Évaluationdestechnologies
éducativesémergentes
Lesaléasdelaconception,unfacteurd’instabilitépour
ladéfinitiondesproblématiquesderecherche?
Evaluatingcomputer-basedlearningenvironments:
hazardsofthedesignprocess,asourceofinstabilitywhen
establishingresearchquestions?
Evaluacióndeentornosdigitales:problemasdelprocesode
diseño,unafuentedeinestabilidadalestablecerpreguntasde
investigación?
https://doi.org/10.52358/mm.vi8.225
Matthieu Cisel, enseignant-chercheur
CY Cergy Paris Université, France
matthieu.cisel@cyu.fr
RÉSUMÉ
En France, on demande de manière croissante aux laboratoires d’accompagner les projets de
conception de technologies éducatives, sans nécessairement les mettre en position d’influer
significativement sur ledit processus de conception. Pour pouvoir produire des résultats
scientifiques, les chercheurs sont mis face à la nécessité de formuler leurs problématiques de
sorte que les inévitables aléas de projets de conception inscrits dans la durée n’affectent pas
de manière conséquente la productivité de leur travail. Dans cette contribution fondée sur un
cas d’étude, le Carnet Numérique de l’Élève-Chercheur, nous revenons sur les trajectoires de
plusieurs problématiques explorées dans le cadre de sa conception. certaines sont
imperméables aux difficultés du projet, d’autres doivent disparaître ou évoluer du fait de
problèmes techniques rencontrés par le prototype, voire apparaissent en cours de conception,
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quand apparaît l’opportunité de produire des résultats originaux. Nous détaillons, sous la
forme d’un retour d’expérience, les raisons sous-tendant ces choix.
Mots-clés : conception, problématisation, EIAH, évaluation
ABSTRACT
In France, research laboratories are increasingly asked to join educational technology design
projects, in which they are not in a position in which they can influence design choices
significantly. To produce scientific results, researchers are faced with the need to formulate
their research questions so that the inevitable hazards of long-term design projects do not
significantly affect the productivity of their work. In this contribution, based on a case study,
the Student-Researcher Digital Notebook, we highlight the trajectories of different research
questions. Some remained unchanged, while the others needed to disappear or evolve due to
technical issues with the prototype. A question appeared during the design process when the
opportunity arises to produce original results. We detail the reasons behind these choices.
Keywords:
design, research question, computer-based learning environment, assessment
RESUMEN
En Francia, regularmente se solicita a los laboratorios que apoyen proyectos de diseño de
tecnologías educativas, sin que necesariamente los coloquen en condiciones de influir
fuertemente en dicho proceso de diseño. Para poder producir resultados científicos, los
investigadores se enfrentan a la necesidad de formular sus problemas de tal manera que los
inevitables problemas de los proyectos de diseño a largo plazo no afecten significativamente
la productividad de su trabajo. En esta contribución basada en un estudio de caso, el
Cuaderno Digital del Alumno-Investigador, volvemos a varias trayectorias de problemas. Unos
no cambiaron, pero otros tuvieron que desaparecer o evolucionar ligeramente debido a
problemas técnicos con el prototipo. Un problema aparezco durante el diseño, cuando surge
la oportunidad de producir resultados originales. Este último se abandono por razones
científicas. Detallamos las razones detrás de estas elecciones.
Palabras clave:
diseño, utilidad, pregunta de investigación, entorno digital, evaluación
Introduction
Différentes approches de la recherche en technologies éducatives
Dans le champ des technologies éducatives, la recherche est de plus en plus encouragée, via les
financements publics, à participer à des projets débouchant sur des applications directement utilisables
en classe. C’est notamment le cas des projets eFRAN (pour espaces de Formation, de Recherche et
d’Animation Numérique) financés par la Caisse des dépôts et consignations (CDC) sur la période
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2016-2019. À travers les eFRAN, l’État français a encouragé la conception d’Environnements
Informatiques pour l’Apprentissage Humain (EIAH) au sein de consortiums incluant systématiquement des
laboratoires de recherche, sans que ceux-ci ne soient en position de rédiger le cahier des charges des
applications. Lorsque les chercheurs ne sont ni en position de peser sensiblement sur les orientations
technologiques de ces projets ni en position d’exercer un contrôle important sur le calendrier de
développement, se pose le problème de la marge de manœuvre dont ils disposent dans la définition de
leurs problématiques et de la sensibilité de leurs résultats aux aléas des projets de conception.
Cette considération nous a amené, sur la base d’une recherche de trois ans au service du développement
du Carnet Numérique de l’Élève-Chercheur (CNEC) dans le consortium eFRAN Les Savanturiers du
Numérique, à nous poser les questions suivantes, en tant que praticien : Dans quelle mesure les
problématiques qui structurent l’activité des laboratoires impliqués dans des projets de conception d’EIAH,
en position de recherche d’accompagnement, peuvent-elles être influencées par les aléas des projets?
Comment formuler les problématiques traitées de telle sorte à ce qu’elles soient peu sensibles à ces aléas?
Cette contribution, qui prend la forme d’un retour d’expérience, vise avant tout à alimenter le débat sur les
évolutions actuelles des politiques de financement des travaux scientifiques consacrés aux technologies
éducatives. En nous attardant sur un cas d’étude, le CNEC, nous voulons illustrer comment la recherche
peut être mise en difficulté lorsqu’elle a pour mission de produire des résultats sur des objets mouvants,
dont elle ne maîtrise que marginalement les évolutions. Nous cherchons également à montrer comment
l’on peut tenter de s’adapter aux aléas d’un projet pour transformer des obstacles en opportunités de
s’engager sur des voies de recherche fertiles. Les Savanturiers du Numérique, projet eFRAN développé
de 2016 à 2019, constitue du fait de sa complexité un cadre intéressant pour mener une telle réflexion.
Revenons sur le contexte dans lequel s’est déroulée cette recherche, pour ensuite diviser nos axes de
recherche en deux grandes catégories : ceux qui sont restés stables d’une part et ceux qui ont évolué au
fil du temps d’autre part.
Contexte de la recherche et méthodes mises en œuvre
Le consortium Les Savanturiers du Numérique, réuni en 2016 pour une durée de trois ans, avait vocation
à instrumenter les projets Savanturiers, un programme fondé en 2013 par une ancienne professeure des
écoles (Royer, 2017; Carosin et Demeuse, 2018). Celui-ci vise à développer des projets de recherche
miniatures, principalement à l’école primaire et au collège, et encadrés par des mentors généralement
issus du milieu universitaire (Pirone, 2018). Il s’agit d’initier les élèves aux démarches d’investigation
(Coquidé, Fortin et Rumelhard, 2009), en leur faisant jouer une part active aux différentes étapes de la
démarche, de la formulation de la question de recherche à l’interprétation des résultats. Le programme
s’inscrit explicitement dans une logique de renouvellement des approches pédagogiques dans
l’enseignement des sciences, mettant l’accent sur la dimension méthodologique de l’activité scientifique.
En tant que porteur du projet, Les Savanturiers disposent d’une position de choix pour peser sur le
processus de conception, mais dans la mesure le développement informatique est assuré par une
entreprise, Tralalère
1
, c’est en définitive cette dernière qui contrôle les budgets de développement. Cette
position est d’autant plus légitime que cet industriel est propriétaire du code et que la conception du CNEC
s’inscrit dans sa stratégie propre. Les Académies de Paris et de Créteil facilitent l’accès au terrain et
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Le site du CNEC est disponible à cette adresse : https://www.cnec.fr/accueil.
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effectuent des retours utilisateurs. Enfin, le laboratoire EDA est responsable de la conduite d’une
recherche, dont les axes n’étaient pas pleinement déterminés au moment du dépôt du projet. Seul le cadre
théorique de la théorie de l’activité d’Engeström (1987) avait été fidès les premières étapes de la
recherche.
Le CNEC est constitué de sept modules interconnectés (Cisel, Barbier et Baron, 2019). Les fonctionnalités
associées à ces modules sont d’origines variées. Les fonctionnalités d’étayage portées par le module dit
du Brouillon de recherche sont par exemple issues d’une proposition du laboratoire EDA, faisant suite à
une revue de la littérature sur les technologies dans l’enseignement des sciences (Cisel et Baron, 2019a).
D’autres modules, comme le Générateur d’idées, sont davantage issus des propositions de l’entreprise.
En définitive, le CNEC partage de nombreuses similitudes avec le Knowledge Forum (Scardamalia et
Bereiter, 2003, 2006; Laferrière et Lamon, 2010), le LabNBook (Bonnat, Marzin et d’Ham, 2019) ou le
WISE (Slotta et Linn, 2009), deux environnements utilisés dans l’enseignement scientifique fondé sur
l’investigation et qui ont fait l’objet d’une littérature abondante. Il s’inscrit dans la lignée de nombreux
artefacts visant à instrumenter ce que l’on qualifie d’enseignements scientifiques fondés sur l’investigation
(Wu et Hsieh, 2006; Linn, 2000, 2013). La multiplicité des modules du CNEC ouvre la voie à des questions
de recherche variées, à condition que l’artefact soit effectivement utilisable en classe. Dans la partie qui
suit, nous déclinons chacun des sous-axes liés aux utilisations en classe des technologies éducatives.
En termes de méthodologie, nous avions la possibilité d’observer des projets instrumentés ou non par le
CNEC. Au cours des trois années qu’a duré le consortium, dix projets Savanturiers ont été suivis de
manière longitudinale, à raison de cinq à quinze séances par projet (Cisel, Barbier et Baron, 2019). Il
s’agissait de collèges et d’écoles primaires situées dans les Académies de Paris et de Créteil. Les
observations pouvaient être complétées par des entretiens individuels et collectifs, des fonds pouvant être
attribués aux enseignants pour les dédommager de leur temps. Enfin, nous avons assisté à l’essentiel des
réunions liées au processus de conception. Nous avons obserle déroulé des réunions mensuelles,
rassemblant généralement l’industriel, les Savanturiers et le laboratoire, et, six fois par an, les enseignants
nous parlons alors de comité de conception, ou CoCon. La participation au processus de conception et
l’accès facilité aux classes ouvraient la possibilité d’explorer des pistes de recherche variées. Nous
commencerons par présenter les axes qui sont restés stables au fil des trois ans.
Définir des axes de recherche stables au cours du projet
Les questions de recherches investiguées au sein du laboratoire EDA ont été divisées en trois axes. Le
premier axe est centré autour du programme Savanturiers et s’inscrit dans la lignée de travaux
préliminaires sur le sujet (Pirone, 2018). Nous nous sommes intéressé aux pratiques enseignantes
développées en amont de l’introduction de l’artefact et aux tensions qui traversent le programme
Savanturiers. Cette approche nous semble intéressante pour deux raisons. En premier lieu, il est
recommandé dans le cadre d’un projet de conception d’établir un état de besoin sur la base d’observations
de classe. Il s’agit d’identifier l’intérêt d’une instrumentation numérique. En second lieu, les problématiques
relatives au fonctionnement des projets Savanturiers sont insensibles aux aléas du calendrier de
conception.
Le second axe correspond à l’étude du processus de conception. L’avantage de cet axe réside dans le fait
que les difficultés et les aléas du processus de conception peuvent, dans cette approche, devenir un objet
d’étude à part entière. L’analyse d’une matrice de décision utilisée pour réaliser des arbitrages en début
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de projet fait partie des travaux réalisés dans le cadre de cet axe (Cisel et al., 2017). Cet outil utilisé dans
les premiers mois du projet était fondé sur des scores attribués à chaque acteur, pour notamment
permettre aux enseignants de peser dans les orientations du projet. Nous avons montré
mathématiquement que, bien que la pondération des scores leur soit favorable, le poids effectif des
praticiens sur les décisions prises est négligeable. En suivant cette approche, les difficultés liées à la
collaboration alimentaient nos travaux plus qu’elles ne les freinaient.
En guise de troisième axe, nous avons travailsur les utilisations de l’artefact en classe; les chercheurs
impliqués dans le consortium ayant été associés en grande partie pour leur expérience dans le domaine
de l’étude des technologies éducatives. Ce dernier axe est quant à lui relativement sensible aux aléas du
processus de conception, car les problèmes techniques et ergonomiques interfèrent avec la collecte des
données. Nous avons par exemple travailsur l’instrumentation de la rédaction incrémentale des idées
(Vardi, 2012). Lorsque l’on s’inscrit dans cette logique, l'enseignant invite l'élève à reformuler son idée
jusqu’à ce que sa formulation soit jugée satisfaisante, ce travail exigeant souvent que le texte fasse
plusieurs allers-retours avant d'être validé définitivement. La scolarisation d’une telle technologie soulève
notamment la question de la réorganisation de l’activité enseignante autour de l’artefact. Pour ne pas subir
les aléas de la conception, nous avons en particulier fait le choix des méthodes qualitatives, plébiscitées
dans la littérature sur les méthodologies d’évaluation des EIAH (Jamet, 2006). Tous les sujets ne se prêtent
pas nécessairement à ce type d’approche; nous détaillons dans la section qui suit les différents axes qui
ont évolué au fil des aléas de la conception.
Des questions de recherche sensibles aux aléas de la
conception
Afin d’illustrer la diversité des configurations eu égard à l’évolution de nos problématiques, nous proposons
de traiter trois questions de recherche, correspondant à autant de modules du CNEC. Nous
commencerons par une question sur lutilisation des étayages du Brouillon de recherche, qui a être
transformée du fait des aléas du projet. La deuxième section sera consacrée aux tableaux de bord,
thématique apparue en cours de projet et qui servira à illustrer notre volonté de saisir les opportunités
qu’offraient des évolutions inattendues de la conception. Enfin, nous conclurons par les questions que
nous avons renoncé à traiter, car elles nécessitaient un investissement jugé coûteux. L’une des principales
difficultés dans ce type de projet consiste à formuler les questions de sorte à rendre les problématiques
opérantes sur le plan scientifique et à ne pas être cantonné à un rôle de traitement de questions
d’ergonomie et de conception pédagogique. Toutes les questions qui suivent sont ainsi pensées pour
remplir cette condition, mais les aléas de la conception complexifient ce travail de délimitation.
Une reformulation des problématiques relatives aux étayages
Le module Brouillon de recherche a permis d’aborder un certain nombre de questions relatives aux
étayages en enseignement des sciences. L’objectif du laboratoire était de faire réifier un certain nombre
de propositions au sein du CNEC et, ce faisant, de mener des recherches sur l’efficacité des étayages.
L’utilisation des étayages numériques dans le champ de la conception expérimentale constitue un domaine
de recherche d’une actualité toujours vivace (Edelson, Gordin et Pea, 1999; Quintana, Zhang et Krajcik,
2005), y compris en France (Bonnat, 2017). Nous pensions à l’origine que le développement serait
suffisamment rapide pour permettre une expérimentation randomisée avec prétest et post-test. Une telle
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approche aurait permis d’évaluer l’utilité d’une telle fonctionnalité sur la base des productions des élèves,
dans la continuité des recherches doctorales de Bonnat (2017) et Saavedra (2015) sur le LabNBook. La
question initiale pouvait être formulée en ces termes : Dans quelle mesure les étayages proposés par le
CNEC contribuent-ils à l’amélioration des productions écrites des élèves aux étapes de formulation de la
question de recherche, de l’éventuelle hypothèse et du protocole?
Les protocoles de type pré-test/post-test visent à mesurer une performance des élèves avant l’intervention
impliquant la pratique pédagogique instrumentée et la performance après cette même intervention. On
met généralement en place un groupe témoin d’élèves qui n’utilise pas la technologie et un groupe qui
l’utilise, pour comparer ensuite les performances des deux groupes. Ce type d’approche a gagné en
influence dans les discours avec la promotion, notamment institutionnelle, de l’evidence-based education
(Slavin, 2002), que nous pourrions traduire par « instruction guidée par les résultats de recherche ». Si
nos questions prêtaient à la mise en place de tels protocoles, les problèmes techniques se sont accumulés
les productions des élèves, par exemple, disparaissaient aléatoirement; nous détaillons dans une
publication les problèmes rencontrés, qui incluent également les questions de logistique pour la
constitution des groupes expérimentaux (Cisel, 2020). Enfin, l’ergonomie du module a engendré des
obstacles divers, avec notamment des difficultés de lisibili pour les élèves. Les conditions n’ont en
définitive pas été réunies pour mener une expérimentation randomisée et l’accumulation des problèmes a
fait obstacle à l’étude de l’utilité des étayages comme envisagé initialement. En d’autres termes, nous
avons fait face aux difficultés associées à la mise en place de méthodes expérimentales en éducation,
fréquemment évoquées dans la littérature scientifique (Baron et Bruillard, 2007; Biesta, 2010), d’autant
que la généricité des résultats produits posait problème.
Une expérimentation randomisée a davantage de sens lorsqu’un EIAH est stabilisé techniquement et sur
le point d’être industrialisé il peut alors servir à évaluer la pertinence d’un tel passage à l’échelle, ou
lorsqu’une technologie a été scolarisée depuis plusieurs années et que l’on souhaite appréhender son
utilité en conditions écologiques. Dans le cadre du projet Les Savanturiers du Numérique, nous ne nous
situions ni dans l’une ni dans l’autre de ces configurations. Nous avions sous-estimé le temps que prendrait
la mise au point d’un prototype stable, ce qui a délégitimé l’approche envisagée initialement et nous a
réorienté vers des approches plus qualitatives (Cisel, 2020).
Pour ne pas perdre les bénéfices de la réflexion engagée sur la thématique et dans la mesure où, malgré
des difficultés techniques, un module portant des étayages avait été développé à notre demande, nous
avons préféré une reformulation des questions de recherche associées plutôt qu’un abandon pur et simple
de l’axe de recherche. Ce travail de reformulation a conduit à traiter, à partir de la fin du projet, les
problématiques suivantes : De quelle manière les praticiens se sont-ils approprié les étayages visant à
structurer les démarches d’investigation? Quels sont les obstacles à l’utilisation de tels étayages pour les
pratiques enseignantes? Cette approche a permis de ne pas perdre totalement les bénéfices de la réflexion
menée en premier abord. Néanmoins, le coût associé à la formulation d’une question sensible aux aléas
de la conception a été conséquent, ne serait-ce que du fait de l’investissement réalisé dans une étude de
faisabilité des protocoles associés. L’objet de recherche a été conservé, mais l’angle a été modifié pour
prendre en compte les aléas du projet.
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Un axe de recherche apparaissant au fil du projet : les tableaux de bord
Nous en arrivons maintenant à un autre cas de figure : les aléas du projet ont inspiré la mise en place d’un
axe de recherche nouveau. Dès la fin de la première année du projet, émerge au sein du consortium l’idée
de développer un tableau de bord (TDB) à destination de l’enseignant et dont la vocation est d’instrumenter
le suivi des actions des élèves. Par exemple, le TDB permettrait de visualiser quand un groupe ou un élève
s’investissait quantitativement moins que les autres dans la rédaction d’idées, ou le nombre d’allers-retours
effectués avant d’arriver à une production jugée satisfaisante. Cette fonctionnalité, portée notamment par
les Savanturiers, s’accompagne d’une proposition d’usage : l’utilisation de TDB pour étayer des
évaluations des compétences scolaires (Cisel et Baron, 2019b). Le consortium a mandaté un consultant
pour suggérer d’associer des indicateurs à divers éléments du socle commun évalués au collège.
Cette proposition de TDB, qui s’inscrit dans la continuité de nombreux travaux anglo-saxons (Verbert et al.,
2014) et francophones (Carillo et al., 2018) sur la question, nous a semblé représenter l’occasion
d’apporter un regard critique sur un sujet relativement nouveau. Ces derniers sont en effet enjoints à utiliser
des applications numériques d’une part certains transmettent des informations sur les actions des
élèves et à effectuer d’autre part une transition d’une évaluation par notes à une évaluation par
compétences, considération qui nous a amené à étudier la problématique suivante : Quelles sont les
contradictions potentiellement introduites, lors de la réalisation des évaluations des compétences
scolaires, par l’utilisation de TDB fondés sur des indicateurs d’activité des élèves?
La méthodologie a été choisie en prenant en compte le fait que le TDB risquait de ne pas être développé :
nous avons choisi de travailler à partir de maquettes les propositions d’indicateurs n’ont en effet pas été
réifiées dans le code faute de budget et avons suivi une méthode qualitative fondée sur des entretiens.
Cette piste de recherche, fertile au demeurant (Cisel et Baron, 2019b), est apparue d’autant plus pertinente
que progresse la scolarisation des tableaux de bord issus d’applications éducatives. Contrairement aux
questions précédentes, qui ont été formulées dès les premières étapes du projet de conception, celle-ci
est apparue du fait d’évolutions inattendues du processus de conception. Néanmoins, cette approche
implique de pouvoir distinguer les opportunités intéressantes de celles, plus risquées, qui peuvent
déboucher sur des résultats difficiles à valoriser scientifiquement et donc à abandonner un axe de
recherche.
Renoncer à un axe de recherche : le cas du Générateur d’idées
Le Générateur d’idées est une proposition défendue avant tout par l’entreprise, mais qui trouve sa légitimité
dans les discours du programme Savanturiers. C’est un « mur d’idées », type d’application visant à
mutualiser les idées d’une classe ou d’un groupe d’élèves. En tant que système de gestion d’idées (SGI),
ou Idea Management System (IMS) dans la littérature anglo-saxonne (Sandstrom et Bjork, 2010), il
s’apparente aux applications comme le Padlet, très utilisées par les praticiens, aussi bien à l’école primaire
qu’au collège. De par son développement rapide, c’est le module qui offrait le plus d’opportunités de
collecte de données; les questions de recherche centrées sur cet IMS ont néanmoins été rapidement
abandonnées.
Pour le scientifique, la difficulté que posent les recherches sur un tel objet réside dans le fait que ce type
d’application a fait l’objet de décennies de recherche, auxquelles appartiennent notamment celles sur le
Knowledge Forum (Scardamalia et Bereiter, 2003, 2006, 2013). Il nous est apparu coûteux d’identifier des
pistes de recherche susceptibles de produire des résultats originaux. Le risque est élevé de produire des
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résultats triviaux, ou redondants avec des travaux déjà publiés. Alors même que c’est sur le Générateur
d’idées que nous avions le plus de données le module a été développé en premier nous avons
renoncer à développer une réflexion spécifique sur ces questions.
Enfin, une brève recherche bibliographique a suffi à identifier des résultats analogues à ceux que nous
observions en classe (Fuchs, 2014), ce qui laisse supposer que l’intérêt scientifique qu’il y a à documenter
toutes les difficultés observées en classe reste faible. Nos observations avaient tout au plus un intérêt du
point de vue de la conception et ont été principalement rapportées aux programmeurs. La valeur ajoutée
de notre position de chercheur était faible. Nous avons considéré que saisir toutes les opportunités que
nous offrait le CNEC augmentait sensiblement le risque de dispersion et qu’il était préférable de se
concentrer sur un nombre plus limité de problématiques, que nous traiterions de manière plus approfondie.
Après avoir effectué une synthèse des trajectoires des différentes problématiques envisagées, nous
conclurons cette contribution sur différentes perspectives de recherche.
La posture délicate de la recherche d’accompagnement
Dans ses travaux de férence sur la conception d’EIAH, Tchounikine (2002; 2011) décrit une « voie
royale » du point de vue scientifique, le chercheur pilote les développements en fonction de ses
questions de recherche et de ses hypothèses. Néanmoins, cette voie suppose de disposer du temps et de
la capacité à programmer, et les projets eFRAN ont préféré donner aux laboratoires un rôle
d’accompagnement plus que de pilote. Si, dans les années à venir, cette posture se conforte dans les
projets de conception d’applications numériques, elle pourrait selon nous accroître les incompréhensions
au sein de la communauté scientifique travaillant sur les EIAH. Nous avons pu constater les divergences
de perspectives entre les chercheurs inscrits dans une logique de recherche d’accompagnement et ceux
qui sont accoutumés à inféoder les orientations technologiques des artefacts qu’ils développent à leurs
questions de recherche, qu’elles soient de nature didactique, informatique ou autre.
Pour que la recherche d’accompagnement n’apparaisse pas dans le champ des technologies éducatives
comme une recherche par défaut, fruit de choix politiques que ne maîtrise pas la communauté scientifique,
il nous semble essentiel de faire connaître davantage, au sein de la communauté EIAH, les contraintes
auxquelles elle est confrontée. En particulier, il nous apparaît intéressant de rendre plus explicites les
trajectoires des projets en termes de questionnement scientifique. Une telle démarche permettrait de
fortifier la réflexion sur la manière de construire des problématiques suffisamment robustes pour résister
aux aléas des processus de conception.
En guise de conclusion, soulignons qu’il serait sans doute pertinent d’élargir la réflexion sur la définition
des questions de recherche initiée au sein du consortium Les Savanturiers du Numérique et notamment à
l’ensemble des projets eFRAN où il a été question de développer ou d’améliorer un EIAH. Nous pourrions
contraster les différentes situations pour appréhender comment les chercheurs impliqués ont adapté leurs
problématiques aux évolutions des projets dans lesquels ils s’impliquaient. À partir des données collectées
par les financeurs de ces recherches la Caisse des dépôts dans le cas présent , il est notamment
possible de se pencher sur la manière dont les caractéristiques d’un projet place du laboratoire, niveau
d’avancement du processus de conception, etc. influent sur la productivité scientifique. La CDC a
recensé de manière aussi exhaustive que possible les publications issues des projets eFRAN sans avoir,
à notre connaissance, cherché à relier productivité et contexte de développement des recherches. Or ce
travail permettrait de mieux appréhender comment les modalités de financement de la recherche affectent
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la nature des résultats publiés et la productivité des laboratoires. Il convient en effet de s’interroger quant
aux conditions nécessaires pour préserver une recherche scientifique de qualité malgré la participation
des laboratoires dans des projets à la visée pratique assumée.
Liste de références
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